On peut se demander d’où vient cette importance du silence dans notre société, du moins le fait que le silence est de manière ostentatoire toujours mieux considéré que l’éloquence ou le discours sans fin. L’une des réponses , c’est que celui qui ne parle pas ne peut pas nous décevoir par rapport à sa parole. Il y a une certaine congruence entre le fait de ne pas parler et ce qu’il fait, et peu importe ce qu’il fait. Il garde le secret. Ensuite il s’agit d’un état de concentration qui trouve son centre en soi même, souvent là où le silence a été perpétué pendant des siècles par la religion et dans les ordres. On parlait uniquement avec dieu de manière silencieuse, par la prière.
Un philosophe comme Wittgenstein, dans son œuvre la plus analytique, le Tractatus logicus - philosophicus, considère le silence comme un moyen adéquat pour répondre à ce que l’on ne peut pas dire. Pour lui, l’énigme n’existe pas. Si on peut poser une question, on peut donner une réponse. Mais si l’on ne peut pas poser une question alors mieux vaut se taire. Et encore ce que l’on ne peut pas dire se montre. C’est ce qu’il appelle le mystique.
La méthode correcte de la philosophie serait de ne rien dire sauf ce que l’on peut dire, de phrases scientifiques. La philosophie s’abolit elle même. Elle se tait, elle ne dit plus rien. Et elle devient méthode présque socratique parce qu’à chaque fois qu’apparaissent des phrases métaphysiques la philosophie prouverait qu’il n’y a pas de signification pour ces phrases. C’est à dire mènerait comme Socrate l’autre à mettre en question son propre argumentation.
Si on regarde de près la réplique « si tacuisses philosophos mensisses » dans son contexte d’origine, c’est-à-dire le dialogue que raconte la philosophie à Boethius, on se rend compte qu’ il s’agit en effet d’une proposition qui est contraire à la loi la plus importante de la méthode philosophique « le principe de la contradiction » qui dit dans sa première forme que quelque chose ne peut pas être et ne pas être en même temps. C’est avec le principe de la contradiction qu’Aristote fonde la supériorité de la philosophie sur toutes les autres sciences, comme la physique ou la géométrie. Seul le philosophe est capable de déterminer cet axiome parce qu’il appartient à “l’être” en général, ou comme Aristote le formule, il relève de « la connaissance de l’Être en tant qu’être ». 1005a 31-32 «Qu’ainsi il appartienne au philosophe, c’est à dire à celui qui étudie la nature de toute substance, d’examiner aussi les principes du raisonnement syllogistique, cela est évident.» 1005 b 6-8 C’est cette évidence qui permet à Aristote d’installer la philosophie non seulement tout en haut de la science et de la mettre en garde contre toute pensée qui voudrait s’échapper de cet axiome et de son fonctionnement comme par exemple le mythe. Aristote précise cette loi de la pensée longtemps restée immuable, quelques lignes plus loin. « Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet sous les même rapports … » Métaphysique 1005 b19-20. Une chose ne peut pas avoir et en même temps ne pas avoir une certaine caractéristique. Boethius qui via sa traduction et son commentaire d’Aristote, était la charnière la plus importante entre la philosophie grecque et le Moyen Age, fait dans son anecdote, référence à cet axiome.
La prémisse est : Un philosophe reste immuable quand on l’insulte.
Notre soit disant philosophe accepte cette prémisse. Il considère qu’il est vrai que l’attribut appartenant au philosophe est l’immuabilité et le silence, parce qu’il ne nie pas la prémisse, mais se comporte selon celle-ci, en gardant dans un premier temps le silence. S’agissant d’une simple démonstration logique il n’est guère important s’il la prémisse est vraie ou fausse, mais seulement si elle est acceptée dans un premier temps. C’est la raison pour laquelle l’école philosophique n’est pas précisée.
Ensuite – et c’est là sa faute – il insiste sur le fait de garder le silence en le rompant. Ainsi il se comporte en contradiction à la prémisse qu’il a implicitement acceptée auparavant. Il ne peut pas rester immuable et garder le silence en parlant. Par conséquence il perd son statut de philosophe.
La démonstration chez Boethius concerne uniquement l’axiome primordial de la philosophie, sa fondation même. C’est à cette manière de penser que Boethius doit se dévouer, selon la philosophie, en faisant abstraction de la gloire et des applaudissements des autres.
« Si tacuisses philosophos mansisses »
Boethius écrit son livre “Consolation de la philosophie” en prison. Son jugement pour trahison contre Théodoric le Grand va avoir lieu à Rome en son absence, alors qu’il est emprisonné à Pavie ou il sera exécuté en 525.
C’est dans cette situation que la philosophie vient chasser les muses du lit de Boethius et commence de parler avec lui. C’est dans la deuxième partie du livre en discutant du bonheur et de la gloire que la philosophie lui dit qu’il a gôuté à la gloire parce que ses deux fils sont devenus en même temps consuls. Mais la gloire reste par rapport à l´éternité toujours limitée et elle cherche toujours l’avis des autres. Pour rendre cette hypothèse plus plausible la philosophie raconte l’histoire d’un homme qui se faisait appeler philosophe. Quelqu’un attaque ce soit disant philosophe avec l’argument qu’on en jugera s’ il ne se défend pas et subit l’attaque avec indifférence. Le faux philosophe attend un moment et réplique triomphant : tu vois que je suis philosophe ! “Je croirais que tu l’es », dit le railleur, ” si tu avais su te taire.”
De cette situation assez compliquée découle la citation en latin : « Si tacuisses philosophos mensisses ». Un philosophe ne doit pas s’occuper de l’avis des autres. Centré dans sa vérité il reste imperturbable et son action n’est jamais ostentatoire, c’est-à-dire faite pour montrer quelque chose aux autres. Boethius se réfère ici aussi bien à la philosophie stoïcienne d’Epictète qu’à sa propre religion catholique. Implicitement il évoque aussi la méthode de Socrate et sa maïeutique qui consiste à faire accoucher d’une vérité, dans le dialogue avec l’autre, sans intervenir d’une manière directe. C’est le partenaire dans le dialogue qui trouve sa propre solution au problème posé. Boethius évoque Socrate implicitement dans sa dernière réplique, là où il reproche à l’homme qui s’appelle soi-même philosophe, notamment sa manière de s’auto déclarer philosophe.
La citation latine qui fait l’éloge du silence et qui existe sous différentes formes dans beaucoup de langues n’apparait pas tel quel dans le texte de la « Consolation de la philosophie ». Pourtant c’est avec elle que ce blog est ouvert.
Si tacuisses, philosophos mansisses!
Boèce, Consolation de la philosophie